Attention à l’arnaque ! Une organisation suisse de type « secte financière » sévit au Pays de Bade et dans le Grand Est. Appâtées par des promesses de gains fulgurants (huit fois la mise), de nombreuses personnes font un don de 10 000 euros qui, dans près de neuf cas sur dix, s’envolent pour toujours.
Depuis six mois, chaque lundi soir vers 20 h, les stations thermales de Bad Krozingen et Bad Bellingen, au Pays de Bade, sont, à tour de rôle, le théâtre d’un curieux ballet de véhicules immatriculés majoritairement dans différents cantons de Suisse alémanique, à Fribourg et pour 20 % environ dans le Haut-Rhin.
Environ 500 personnes endimanchées affluent en même temps vers la grande salle du Kurhaus où des affichettes signalent qu’il s’agit d’une « Geschlossenne Gesellschaft », une réunion privée.
Trop beau pour être vrai
« Mit Motivation zum Erfolg » (« le succès par la motivation ») proclame une affiche illustrée par la photo d’un torrent coulant sur des galets. C’est un leurre pour faire croire aux passants qu’il s’agit d’une quelconque réunion de « coaching ».
C’est là que se déroule le meeting hebdomadaire d’un cercle de dons (Schenkkreis, en allemand) orchestré par une organisation suisse de type secte financière appelée « Le Projet » qui compte apparemment plusieurs milliers d’adeptes dans les trois régions frontalières.
« Les gens sont recrutés par un membre de la famille, un ami ou un collègue de travail qui signale qu’il fait partie d’un cercle dans lequel on gagne beaucoup d’argent », explique C.V., une personne « initiée ».
« Il suffit de faire un don de 10 000 euros, puis de recruter deux autres donateurs de 10 000 euros chacun pour récolter, au bout de six mois, un montant de 80 000 euros, promettent-ils ».
Trop beau pour être vrai. Mais l’avidité rend aveugle. De nombreuses personnes se laissent prendre au jeu… « Si vous vous montrez intéressé, on vous emmène à une réunion d’information à Bad Krozingen ou Bad Bellingen. »
Le show du gourou
Tenue soignée de rigueur pour les participants (de 30 à 65 ans). Les invités inscrits sous un prénom suivent leur « parrain ».
À ce premier contrôle, on remet une pastille autocollante de 1 cm de diamètre, de couleur différente chaque semaine. Lundi dernier à Bad Krozingen, elle était orange. Il fallait la coller sur sa montre et la montrer aux deux vigiles postés devant chacune des trois portes de la salle.
La réunion à l’allure de show à l’américaine avec une musique assourdissante dure environ une heure et demie.
Le rituel est bien rôdé. Sur l’estrade, où trône un story-board utilisé pour les explications « techniques », l’orateur principal, un homme d’une cinquantaine d’années à l’accent suisse alémanique et à l’allure de gourou, présente les gagnants de la semaine. « Son show est destiné à prouver aux invités que ça marche et qu’ils sont nombreux déjà à en profiter », explique notre « initié ». Les gagnants offrent des fleurs et des boîtes de chocolat à leurs donateurs sous les applaudissements d’une foule en délire. Certains agitent des clochettes de vache suisses.
La remise des dons ne se déroule pas là, devant tout le monde, mais en cercle privé. « L’organisation recommande de remettre les billets de banque dans un emballage cadeau pour créer une atmosphère de donation agréable. »
Suit une longue description orale du système de dons et des règles décrites dans un dossier d’information vendu sur CD Rom pour 20 euros et dont notre journals’est procuré un exemplaire. Une femme, se présentant comme juriste, assure que le système de dons est « parfaitement légal en Allemagne ».
En fait, l’organisation profite d’un flou juridique dans la législation allemande moins restrictive sur ces pratiques que la législation française ou suisse.
L’orateur principal revient à la charge en affirmant que ce cercle est « la voie infaillible de l’enrichissement ». Son discours alterne promesses et propos culpabilisateurs.
« Tout dépend de vous, dépêchez-vous d’en profiter », conclut-il. L’auditoire paraît conquis. « On forme une bonne équipe, ça va marcher », entend-on dire dans un groupe d’Alsaciens se rendant au parking.
« J’estime qu’il existe, dans la région, au moins 50 cercles de dons de 15 personnes chacun et que dans six mois, il y aura 5000 à 7000 personnes escroquées », avertit C.V. en se basant sur un calcul mathématique. Seuls les organisateurs et les premiers participants sont assurés de gagner. « Cela va se terminer par de nombreuses querelles de familles, des amitiés brisées et des économies perdues ».
Une vaste escroquerie
Le réseau a été infiltré par la police allemande. « Nous sommes en train de vérifier s’il y a violation des lois fédérales », confie Karl Heinz Schmitt, porte-parole de la police de Fribourg. L’organisation suisse a loué la grande salle (540 places) du Kurhaus de Bad Krozingen (740 euros hors taxes par soirée) pour tous les lundis jusqu’en juillet 2007.











